Partisane d’une valorisation des ressources naturelles et les services écosytémiques associés, l’ONG AIPEC est allée à la rencontre des spécialistes pour savoir comment on peut integrer notre capital naturel dans la planification économique, financière, fiscale et budgétaire nationale.
Découvrez notre Entretien exclusif avec Mhoumadi Soihibou, Expert en financement climatique DGEF et coordonnateur du projet du Projet BGI-IP.
1- AIPEC : Vous êtes le Coordinateur Nation du Projet BGI-Comores et on sait que Le gouvernement Comorien avec l’appui du PNUD dans le cadre du programme intégré des iles bleues et vertes (BGI-IP) s’apprête à développer un système de Comptabilité du Capital Naturel : selon vous, Pourquoi les Comores ne Peuvent pas se Permettre d’Ignorer leur Richesse Invisible c’est à dire leur capital naturel?
MS : L’Union des Comores est un paradoxe d’abondance et de fragilité. Ses eaux turquoise fourmillent de vie marine, ses forêts tropicaux abritent des espèces endémiques tant floristiques que fauniques que l’on ne trouve nulle part ailleurs sur Terre, et ses sols volcaniques produisent certains des meilleurs produits des rentes connus au niveau international comme l’ylang-ylang, la vanille et girofle…) Pourtant, cette richesse naturelle extraordinaire reste largement invisible dans les comptes nationaux du pays — un angle mort dangereux qui menace d’accélérer sa propre érosion.
Tel est le cœur de l’argument défendu par le programme mondial de Blue, Green Island (BGI) en faveur de la mise en place d’un système de Comptabilité du Capital Naturel (CCN) en Union des Comores: permettez-moi de vous partager une citation de Peter Drucker qui va vous permettre de comprendre largement votre question et je cite « ce qui n’est pas mesuré ne peut pas être géré, et ce qui ne peut pas être géré sera inévitablement perdu ».
C’est dans cette logique que le gouvernement comorien vient de bénéficier d’un financement de GEF et PNUD qui entre dans le cadre du Programme intégré des Îles bleues et vertes (BGI-IP), une initiative transformatrice et globale conçue pour répondre aux défis environnementaux urgents auxquels sont confrontés les Petits États insulaires en développement (PEID). Le BGI-IP, financé par le Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM) et dirigé par le PNUD, appuis 15 PEID. En raison de leur petite taille, de leur éloignement géographique et de leur dépendance à des ressources limitées, ces pays sont fortement vulnérables aux impacts du changement climatique et à d’autres chocs.
Le BGI-IP vise à faciliter un développement positif pour la nature et à réduire la dégradation des écosystèmes dans les PEID, en valorisant la nature et en appliquant des solutions fondées sur la nature, avec une attention particulière portée aux secteurs de l’agroforesterie, pêche, du tourisme et de l’urbanisme. Le Programme intégré propose une approche holistique visant à générer des bénéfices environnementaux mondiaux, à promouvoir le développement durable et à renforcer la résilience climatique dans les PEID.
2- AIPEC : Quels risques et impacts peuvent découler de la non-prise en compte du capital naturel dans les systèmes de comptabilité et de planification nationale ?
MS : D’abord, il faut comprendre que les indicateurs économiques traditionnels, et notamment le PIB, sont structurellement aveugles à la nature. Le PIB ne mesure qu’une dimension de la performance économique — le revenu — mais ne dit rien sur la richesse et les actifs qui sous-tendent ce revenu. Lorsqu’un pays surexploite ses ressources halieutiques ou dégrade ses ressources en eau, ces actifs en déclin sont invisibles dans le PIB et, par conséquent, non comptabilisés.
Cette invisibilité a des conséquences bien réelles. Pour les Comores, le capital naturel tant terrestre que marin constitue la base de ressources indispensable au développement de l’économie comorienne, et la pêche, le tourisme et la forêt représentent des opportunités considérables pour une croissance économique durable, grâce à l’abondance des ressources forestières, halieutiques, domestiques et à un marché intérieur établi pour le poisson et les produits non ligneux. Pourtant, sans comptabilisation formelle de cette richesse naturelle, les décideurs n’ont aucun moyen fiable de détecter son épuisement avant qu’il n’atteigne un point de non-retour.
Donc, La Comptabilité du Capital Naturel offre une solution. Il s’agit d’utiliser un cadre comptable pour mesurer et rapporter de manière systématique les stocks et les flux de capital naturel, en traitant l’environnement comme un actif essentiel à l’économie et à la société — y compris la comptabilisation des actifs environnementaux individuels et des services écosystémiques dans le cadre du Système de comptabilité économique et environnementale (SCEE), norme internationale reconnue pour l’intégration des données économiques et environnementales.
3- AIPEC : Pourquoi les PEID Comme les Comores sont les Cas les Plus Critiques ?
MS : Les liens entre le capital naturel et le bien-être humain sont encore plus forts dans les pays à faible revenu et vulnérables, tels que les Petits États Insulaires en Développement. Cela est particulièrement vrai pour les écosystèmes forestiers, côtiers et marins, étant donné qu’une grande partie de leur population vit le long des côtes et dans des zones rurales.
Pour de nombreux PEID, la majorité des ressources naturelles accessibles provient de l’océan et de la forêt. Des facteurs tels que la faible taille de la population, l’éloignement des marchés internationaux, les coûts de transport élevé, la vulnérabilité aux chocs économiques exogènes, et la fragilité des écosystèmes terrestres et marins rendent les PEID particulièrement vulnérables à la perte de biodiversité et au changement climatique — car ils manquent d’alternatives économiques.
Sur ce, La Comptabilité du Capital Naturel est considérée comme un outil opportun et essentiel pour permettre aux décideurs de calculer la vraie valeur des écosystèmes en vue d’une transition vers une économie verte et bleue. Elle met en lumière la forte interdépendance entre l’environnement naturel et l’économie des PEID, ainsi que l’importance de comptabiliser la contribution des services écosystémiques au bien-être humain afin de quantifier et de gérer ces bénéfices.
4- AIPEC : Quels sont Les avantages de la mise en place d’un système de Comptabilité du Capital Naturel (CCN) en Union des Comores ?
MS : l’opérationnalisation d’un système de comptabilité du capital naturel en Union des Comores produira les avantages suivants :
1. Des politiques plus intelligentes, fondées sur les données
Les comptes de capital naturel peuvent fournir des statistiques détaillées pour une meilleure gestion de nos ressources naturelles. Par exemple, les comptes fonciers peuvent aider le pays à évaluer la valeur des différents usages des terres en concurrence. La CCN peut aider les Comores qui sont riches en biodiversité à concevoir une stratégie de gestion qui maximise la contribution à la croissance économique tout en équilibrant les compromis entre l’écotourisme, la pêche, l’agriculture, les moyens de subsistance et d’autres services écosystémiques tels que la protection contre les inondations et la recharge des eaux souterraines.
2. Débloquer des financements climatiques
Quantifier les actifs naturels en termes financiers fait des Comores un bénéficiaire plus crédible des financements climatiques internationaux. Les risques liés à la nature peuvent avoir des répercussions significatives sur les institutions financières, se manifestant sous forme de risques physiques liés aux événements météorologiques extrêmes et aux catastrophes naturelles, entraînant des dommages aux actifs, une hausse des sinistres d’assurance et des perturbations opérationnelles. En démontrant la valeur monétaire de ses récifs coralliens, de ses mangroves et de ses forêts, les Comores peuvent présenter un argumentaire convaincant en faveur de l’investissement dans leur protection.
3. Construire une Économie Bleue et verte
Le développement des secteurs de la pêche, d’agroforesterie et du tourisme doit être envisagé dans le cadre plus large d’une approche d’économie bleue et verte. La CCN fournit l’infrastructure statistique nécessaire à la mise en œuvre de cette approche — en identifiant les zones marines et forestiers les plus productives et attractives, en suivant l’évolution de la santé des écosystèmes dans le temps et en orientant les décisions d’aménagement des espaces maritimes, forestiers et touristiques.
4. Renforcer la Résilience Climatique
Le gouvernement comorien a pris des engagements ambitieux dans le cadre du Plan Comores Emergent vision 2030, visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 23 % et à augmenter la capacité d’absorption du CO₂ de 47 % d’ici 2030. Cette transition écologique, positionnant les Comores comme un puits de carbone, est soutenue par le PNUD et le GEF. Cela dit que La CCN est l’outil fondamental qui permet de mesurer les progrès accomplis vers ces objectifs de manière rigoureuse.
5. Intégrer la Richesse au-delà du Revenu
Le développement à long terme est un processus d’accumulation et de gestion saine d’un portefeuille d’actifs — capital manufacturé, capital naturel et capital humain et social. L’une des principales limites du PIB est la représentation insuffisante du capital naturel. Intégrer les actifs naturels dans les comptes nationaux donne aux Comores une image beaucoup plus fidèle de leur véritable richesse et de leur viabilité budgétaire.
6. Autonomiser les Communautés Locales
Les efforts des communautés locales pour cogérer les ressources naturelles vitales, qui leur fournissent nourriture, biens et services essentiels, témoignent d’un engagement collectif en faveur de la protection du patrimoine naturel. La CCN formalise et valorise cette intendance, offrant aux communautés une place à la table des décideurs, appuyée par des données probantes.
5- AIPEC : Quel conseil donneriez-vous pour un engagement national en faveur de la comptabilisation de notre capital naturel ?
MS : Les Comores ne sont pas seules dans ce parcours. De l’Océan Indien au Pacifique en passant par les Caraïbes, les petits États insulaires commencent à reconnaître que leur principal actif stratégique n’est pas ce qui gît sous le sol, mais ce qui pousse au-dessus, nage dans leurs eaux et protège leurs côtes face à la montée des mers.
Il est crucial d’exploiter durablement le potentiel de la base de ressources naturelles des Comores afin d’atteindre la croissance économique et la réduction de la pauvreté. Mais cela ne peut se réaliser que si cette base de ressources est d’abord rendue visible — comptabilisée, valorisée et intégrée dans chaque budget, chaque plan de développement et chaque négociation avec les partenaires internationaux.
Le capital naturel n’est pas un concept de luxe réservé aux nations riches. Pour les Comores, il s’agit d’un impératif existentiel. Les forêts, les récifs et les ressources halieutiques de l’archipel ne sont pas de simples décors pittoresques — ils sont l’économie. Il est temps de les comptabiliser en conséquence
propos recueillis par Damir Hodari
Écrit par
Aipec
Contributeur chez AIPEC